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Le (grand) bluff technologique de Jacques Ellul à Mark Zuckerberg

Ma curiosité relatives aux technologies, aux médias et aux manipulations, dont nous sommes souvent victimes à l’insu de notre plein gré (cf. la Démocratie des crédules, Gérald Bronner), m’a permis récemment de découvrir LE BLUFF TECHNOLOGIQUE de Jacques Ellul. Bien que datant de 1988, ce livre a fait l’objet de plusieurs rééditions, dont la dernière de février 2019. Et j’ai eu la très agréable surprise de découvrir, en la personne de Jacques Ellul, un visionnaire patenté qui nous décrit ce que sont les réseaux sociaux quand Mark Zuckerberg n’avait que 4 ans ! Et que le World Wide Web ne verra le jour qu’en 1992 au CERN.

Au delà de l’extrait de ce livre dont je fais le miel de cet article, pour vous convaincre de l’intérêt de ce livre et surtout de son incroyable actualité, je me contenterai de vous citer un passage de la préface de Jean-Luc Porquet (1)

La technique prétend libérer l’homme, mais en réalité elle s’est érigée en puissance incontestée, qui ne supporte pas d’être jugée, échappe à tout contrôle démocratique, épuise les ressources naturelles, et forme à l’intérieur de la société un véritable "système technicien". Elle menace l’homme dans ce qu’il a de plus précieux et de plus fragile : sa liberté.

Cette analyse iconoclaste, qui lui avait valu d’être vu comme un affreux rétrograde, et du coup mis à l’égard des médias comme de l’intelligentsia, Ellul l'a approfondie toute sa vie : avec Le Bluff Technologique, il clôt une aventure intellectuelle qui a fait de lui un pionner, aussi méconnu en France qu’il est pris au sérieux, lu, étudier, dans d’autres pays, les États-Unis, notamment, ou Aldous Huxley avait fait traduire avec succès son premier grand livre, La Technique ou l’Enjeu du siècle (.../...)  Si on réédite son livre aujourd’hui, c’est sans doute que ses idées sont plus que jamais pertinentes !

Dans l’extrait qui suit, je vous laisse remplacer « télévision » et « radio » par « réseaux sociaux » et « Facebook », pour apprécier le visionnaire qu’était Jacques Ellul.

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Extrait du Bluff Technologique, 3e partie : Le Triomphe de l’absurde (p. 379)

le Bluff Technologique - éditions PlurielEnfin un dernier exemple de ces conduites impliquées par l’amélioration des techniques et devenant peu à peu des conduites inexorables. Il s’agit de la télévision et de la radio. Je pourrais le traiter à deux niveaux.

D’abord celui des grands systèmes existants. Ainsi les « chaînes » en France. Ma simple question est la suivante : on a des appareils extraordinaires (et qui lorsqu’il y aura la télévision par satellite le seront encore plus). Il faut donc les utiliser. Il faut émettre. C’est un impératif. Émettre 18 heures sur 24 de l’information, du spectacle, de la chanson, des entretiens, des interviews, des films, des actualités, des conseils de santé ou de cuisine…

Mais il faut émettre tous les jours, et tous les jours quelque chose de nouveau. Alors on se trouve pris dans un terrible engrenage. Il faut. C’est-à-dire : n’importe quoi pourvu que l’écran ne soit pas vide !  Et comme il est parfaitement impossible de trouver tous les jours quelque chose de vrai, de beau, d’intelligent, de nouveau, quelque chose qui vaille la peine d’être montré, retransmis, quelqu’un qui vaille la peine d’être entendu, rencontré, alors forcément on remplit les écrans avec des stupidités. N’importe quoi pourvu que l’écran ne reste pas vide. Que ça fasse rire ou frémir le spectateur. N’importe quoi pour vu que ce soit nouveau. Dès lors on va faire appel à des personnes n’ayant aucune qualité, mais qui sont plus ou moins connues, plus ou moins recommandées. Il vaut mieux d’ailleurs qu’elles n’aient rien de difficile à dire, ni de musique trop savante à présenter, ni une vraie originalité. Car le téléspectateurs demande du facile.

L’homme de génie ne peut pas s’être présenté, la démesure est trop grande par rapport aux millions de spectateurs.  Il faut une honnête médiocrité. Et c’est dans cette moyenne fondamentalement sans importance que l’on a le plus de chances de trouver une masse de gens à présenter ! Et il faut tout le temps du neuf : cela seule importe. Si on va chercher un bon intellectuel, on le fait parler à un niveau déshonorant pour lui. On est plus sûr avec un quelconque romancier de best-seller. Mais on n’en a pas un toujours nouveau (2) !

 

La combinaison de l’appareil qui permet de faire entendre un homme sans qualité, et de l’appareil qui exige. Chaque heure un spectacle indéfiniment nouveau produit la bassesse de la presque totalité des émissions télévisées. Il faudrait d’ailleurs ici faire intervenir l’analyse (la plus profonde) de Kierkegaard sur la Masse et la Foule qui impliquent médiocrité, bassesse et mensonge.

Or, les médias ne sont que pour la Masse et la Foule, et impliquent la constitution de ce conglomérat d’individus. Le niveau est nécessairement d’autant plus bas que le nombre atteint est plus grand, et l’appareil technique exige que ce nombre soit toujours plus grand. Tel est le dernier exemple d’absurde induit par l’appareillage technique en soi. Et nous avons rencontré plus haut la même expérience avec ce qu’en France on a appelé les « radios libres ».

La liberté était bien mal servie ! Une fois de plus apparaissait l’un des grands faits de l’absurde de technicien : on avait l’instrument, l’appareil, mais on avait rien à lui faire transmettre ! (même expérience avec la CB,  ou les messages transmis sont ridicules et enfantins).  C’est un test de fond : la communication devient de plus en plus perfectionné, rapide, mondiale, exacte, etc. Malheureusement il n’y a rien à communiquer ! Que des banalités ou des futilités. Mais l’appareil est là : il faut s’en servir !

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Je ne peux pas évoqué la télévision sans vous proposer ce trait d’humour de Blanche Gardin

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(1) auteur du livre Jacques Ellul : L’homme qui avait presque tout prévu

(2) voir l’excellent livre de Jézéquel, Ledos, Régnier (le Gâchis audiovisuel) qui montre que ceux qui prétendent à la télévision connaître le public s’alignent sur le spectateur le plus sot. La « course à l’audience » aggravée par la privatisation impose un appauvrissement qualitatif.

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